Tu fais quoi ?, Doing What?

Florence Pazzottu

France, 2026, Couleur, 12’

Première Mondiale

« Tu fais quoi ? », demande un jeune homme à un autre qui a les yeux fermés. Les images mentales se succèdent : la ville de Rosario, lieu de naissance du Che, qu’on retrouve sur des banderoles de manifestations marseillaises ; le bateau de Tito, laissé rouillant dans le port de Rijeka. Délitement d’un héritage politique dont une des matrices avait été la question « Que faire ? » de Lénine. « Je sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire », reprend à son tour un homme en citant Anna Karina chez Godard, avant de dialoguer par intertitres de film muets, puis dans une deuxième partie par sous-titres télépathiques, puis enfin en voix off sur fond noir. Face au constat inquiet d’un référentiel politique bloqué, Florence Pazzottu n’offre pas de solution, mais une possibilité de circulation des images et des paroles, des manières de faire qu’un et un font trois. 

Nathan Letoré

Entretien

Florence Pazzottu

L’idée de «faire» est présente dès le titre et scande toute la première partie du film (« Tu fais quoi ? »;« Je sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire? »), pour rebondir comme une question silencieuse dans la deuxième partie. Quelle est l’origine de votre film ? De quel constat, inquiétude est-il né ?

Le film est né d’un désir de champ-contrechamp. Est-il aussi né d’une inquiétude? ou nourri par elle? Sans doute. La question «Que faire?», lancée autrefois par un révolutionnaire soucieux de bâtir un mouvement, semble désormais recouverte par un constat général d’impuissance : est-il encore possible, sera-t-il possible demain de faire quoi que ce soit? De respirer, éprouver, rêver, critiquer, de se fier à la parole, de se disputer même, et d’inventer ensemble?… Le film se présente alors plutôt comme une variation autour du verbe «faire», comme un petit arc ou pont tendu au-dessus du vide entre une conversation débutée l’air de rien entre deux jeunes gens dont l’un a les yeux fermés (- Tu fais quoi?  - Je vois) et un dialogue chuchoté dans le noir affirmant l’existence d’une utopie du désaccord. En passant, donc, par cette question silencieusement adressée à l’enfant qui est en retard, question adressée par le regard, et qui ouvre elle aussi la possibilité d’un jeu.

Tu fais quoi? est composé de deux parties, un couple (interprété par Juliette Penblanc et Hugues Breton, qui participaient déjà à vos précédents films) fait le lien entre elles. De plus, chacune des parties est structurée autour d’un duo de personnages. Pourquoi cette structure duelle ?

Le couple fait lien et le «deux» structure, vous avez raison.  Il structure en tant qu’il produit une coupe aussi je crois… Par l’inscription du chiffre 2 qui distingue les deux parties tout en les articulant, les laissant alors résonner entre elles… Enfin, c’est ce que j’espère… Mais le deux (couple ou duo, donc) n’est jamais seulement un deux dans mes films, je dirais. Il n’est ni certain ni clos, il est travaillé sans cesse par le vide, perte ou écart, et le multiple… C’est d’autant plus vrai ici que les deux jeunes gens ne sont pas seuls – le chat, derrière une fenêtre, participe muettement à leur dialogue –, et que le couple, lorsqu’il réapparaît dans la deuxième partie (apparaissant alors pour la troisième fois) est en fait un trio : il y a l’enfant, la petite-fille…

Dans la première partie, des plans évoquent un ailleurs rêvé par les personnages quand ils ferment les yeux. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces images, leur origine, la manière dont vous avez voulu les utiliser ?

Travailler avec des matériaux hétérogènes, faire se frotter et articuler des registres, des temps et des paysages différents, m’importe beaucoup. Et il m’importait aussi, là, du fait des menaces qui pèsent sur l’idée même de présent et d’avenir, que ce soit des jeunes gens qui portent ce lien avec l’Histoire, y compris, donc, bien sûr, l’histoire du cinéma, que ce soit eux qui invitent des figures du passé et jouent avec elles, les déplacent. L’idée d’utiliser ces plans, celui du Paraná à Rosario, celui de la manifestation à Buenos Aires, et celui du bateau de Tito à Rijeka, plans que j’avais tournés – sans savoir où et quand ils trouveraient leur place – à l’occasion d’invitations en tant que poète en 2011 et en 2018, cette idée m’est venue en même temps que l’idée du premier dialogue, que j’ai donc aussitôt écrit puis proposé à Fethi Bekhechi et à Tiziano Dorvault. En 2023, juste avant que l’Argentine, comme presque toute l’Amérique latine à présent, ne bascule dans l’extrême-droite, il y a eu en France de nombreuses manifestations contre la réforme des retraites, et la figure du Che était sur toutes les banderoles… L’essentiel du film a été réalisé dans un appartement du centre-ville de Marseille et en revenant dans les paysages de mes films précédents, en Haute-Ubaye et en Camargue, mais il est donc aussi constitué de ces images de mes archives personnelles (archives très pauvres, au demeurant, car il est extrêmement rare que je filme quand je ne suis pas déjà embarquée dans un projet, dans le mouvement d’un film).

Votre film développe un jeu varié sur les manières de dialoguer au cinéma : dialogues, intertitres, télépathie par sous-titres… Pouvez-vous commenter ces variations autour de la transmission de la parole ou de la pensée ?

J’aime particulièrement ça, que des langages coexistent, qu’il y ait tant de façons possibles de faire exister ou d’accueillir un dialogue, une parole, une pensée, et que chaque film invente les siennes. La présence dans Tu fais quoi? de deux poèmes (des poèmes-dialogues) a peut-être donné une autre dimension à ce jeu… Et comme il s’agit d’un film, d’un poème, c’est d’emblée que penser, faire et adresser ou transmettre sont liés.

Propos recueillis par Nathan Letoré

Fiche technique

  • Scénario :
    Florence Pazzottu
  • Image :
    Florence Pazzottu
  • Montage  :
    Florence Pazzottu
  • Son :
    Florence Pazzottu
  • Production :
    Mireille Laplace (association Alt(r)a Voce)
  • Contact :
    Florence Pazzottu