A l’heure des listes noires et des raids gouvernementaux, faut-il prendre les armes et descendre dans la rue ? Entrer dans la clandestinité ? Parier sur la publicité de la parole et la rationalité politique de ses contemporains ? Dans une pièce au décor suranné, hors du temps, six personnes sont réunies. L’heure est grave : elles débattent ferme sur la stratégie à adopter alors que l’État de New York organise des incursions massives afin d’arrêter des militants du parti révolutionnaire auquel elles appartiennent. La mise en scène épouse la frontalité du théâtre et un genre délibératif exacerbé, moins pour figer les positions que pour faire entendre ce qui, dans chaque parole, excède celui qui la prononce : des imaginaires politiques, des mémoires de luttes, des temporalités en conflit. Comment les positions théoriques prennent-elles corps au regard de l’urgence du présent ? Ainsi sommes-nous plongés à l’intérieur d’une cellule militante révolutionnaire type où se jouent les antagonismes politiques et stratégiques à un moment de bascule décisif. Ce dernier reste volontairement indéfini. En alternance de ces scènes jouées, des photographies en noir et blanc d’immeubles new-yorkais se superposent, telles des apparitions spectrales d’un autre temps, à des plans fixes de ces mêmes immeubles aujourd’hui. Ces derniers ont abrité les branches nationales des mouvances anarchistes et du parti communiste durement réprimés aux États-Unis de 1919 à 1920 dont les membres furent traqués et arrêtés lors des Palmer Raids. Le film organise ainsi un trouble spatiotemporel qui voit présent et passé se confondre : et si hier était aujourd’hui ? Dans To become ghosts, les logiques rhétoriques traversent l’histoire et portent les mêmes fractures, les mêmes tragédies répressives, les mêmes possibles révolutionnaires et l’idée que celles et ceux qui sont poussés à la clandestinité pour vivre et porter leurs idées reviennent toujours hanter l’Histoire.
Claire Lasolle
