Le film a été développé dans le cadre de la Fabrique des Écritures Ethnographiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur la genèse de ce projet ?
Mare Sapiens est issu de la Fabrique des Écritures Ethnographiques, un espace de recherche expérimental à la croisée des sciences humaines et sociales, de la création et des pratiques artistiques, dirigé par Boris Petric. Tout a commencé avec PrésHuMer, un projet de recherche pluridisciplinaire réunissant océanographes et anthropologues autour de l’étude des pressions humaines exercées sous la surface de la mer. Nous avons abordé la baie de Marseille comme un paysage social, un espace où se rencontrent communautés humaines et marines, en nous demandant ce qui pouvait être perçu de la présence humaine sous la surface.
Le travail s’est construit dès le départ comme un travail sonore. A l’aide d’hydrophones nous avons enregistré le trafic maritime et les sons de l’activité industrielle sous l’eau, en faisant de nombreux allers-retours dans la baie avec les océanographes de l’Institut Méditerranéen d’Océanologie (IMO). Les premières recherches de terrain ont donné lieu à une courte création sonore, Beyond Silence (Par delà le silence). Nous avons ensuite puisé dans les archives de l’une de nos collaboratrices du IMO, la biologiste Sandrine Ruitton, qui filme son travail de terrain depuis des décennies. Grâce à ces archives, enrichies de nouvelles images, nous avons réalisé le film de recherche Under Pressure (Sous Pression).
Lorsque le projet PrésHuMer touchait à sa fin, nous avions le sentiment de n’avoir fait qu’effleurer les questions qui nous avaient mis en mouvement et nous voulions poursuivre ce travail. Aurélie, forte de son expérience du documentaire multimodal et de la recherche collaborative, et Jeff, issu d’une pratique de l’ethnographie sensible et du documentaire expérimental, étaient autant fascinés par l’identité sonore de la mer autant que par son identité visuelle. Nous avons commencé à tourner Mare Sapiens en 2024 avec l’ambition de glisser d’un film de recherche vers un travail davantage cinématographique, un film capable de rendre compte de la Méditerranée et la baie de Marseille dans toute leur complexité. Le projet se développe à travers le cinéma, la recherche et la création artistique, notamment à travers une installation multi-écran intitulée Nous la mer / We, the Sea.
Comme son titre l’indique, Mare Sapiens ne dépeint pas la mer tel un espace pur, mais comme une interface de l’activité humaine. Quelles contraintes naturelles, techniques, administratives ou industrielles avez-vous dû affronter ?
Elles ont été nombreuses et elles ont autant façonné le film qu’elles en ont ralenti la réalisation. Les plus déterminantes étaient les conditions physiques de la mer et les impératifs de sécurité de l’équipe. Nos horaires de tournage étaient constamment remis en question. Le souffle puissant du mistral nous a obligés à reporter de nombreuses sorties, une fenêtre météo qui avait l’air favorable le matin pouvait se refermer dès l’après-midi. Nous avons appris à travailler selon le rythme de la mer plutôt que contre lui.
Tourner et enregistrer sous l’eau ajoute encore plus de difficultés. Nous avons travaillé avec des plongeurs équipés de recycleurs à circuit fermé pour leur permettre de rester sous l’eau bien plus longtemps et pour nous permettre d’enregistrer simultanément les images et le son avec nos hydrophones, sans que le bruit de leur respiration ne vienne parasiter les prises. Il nous a fallu une longue période de repérage pour décider de ce que nous voulions tourner, où nous voulions tourner, et comment y accéder - ce qui n’est pas toujours évident dans un environnement qui défie nos repères terrestres. Enfin, il a fallu beaucoup de temps afin d’obtenir certains permis de tournage. La mer est un lieu beaucoup moins partagé, libre et communautaire, que ce qu’on a tendance à croire !
Votre film entretient une tension constante entre rejet du style documentaire classique qui caractérise la plupart des films sur la mer et maintient, malgré tout, d’une sensation de désarroi et d’émerveillement. Quels choix artistiques ont guidé votre approche cinématographique de ces espaces ?
Depuis le départ, nous avons choisi de travailler sans voix off, en faisant confiance à la perception plutôt qu’à l’explication. Ce choix s’inscrit dans une approche sensible de l’ethnographie : nous préférions que le spectateur fasse l’expérience de ces espaces plutôt qu’on lui dise ce qu’il devait en penser. Accepter l’ambiguïté permet au film de tenir deux choses à la fois. Nous ne voulions pas qu’il se réduise à un simple constat écologique alarmiste, ni qu’il se contente d’une simple contemplation esthétique. Le désarroi suscité par certaines destructions et l’émerveillement provoqué par certaines rencontres ne sont pas des sentiments contradictoires qui nécessitent d’être réunis. Ils coexistent, telle la tension qui coexiste dans la baie entre le monde humain et le monde plus qu’humain.
La séquence des plongeurs de l’Île Verte en est un bon exemple. Filmé à distance, un groupe de plongeurs amateurs se déplace dans l’eau tel un banc de poissons, repliés dans le monde qu’il est venu observer. Pourtant, cette même image raconte aussi une forme de pression. Selon une estimation à la baisse, près de 250 000 plongées sont réalisées chaque année sur le littoral marseillais, concentrées sur quelques sites et principalement réalisées en été. La plongée est généralement perçue comme une manifestation d’attachement à la mer plutôt que comme une activité susceptible de la fragiliser. Cette image contient à la fois l’émerveillement et l’inconfort, et nous voulions préserver cette tension, cet irrésolu. Le ruban blanc foncitonne à l’inverse. C’est la ceinture de Vénus, Cestum veneris, une créature transparente, ressemblant à un ruban, dont l’observation reste exceptionnelle et que Sandrine Ruitton est parvenue à filmer. Nous avons été séduits par sa beauté et voulions retenir quelque chose de ce qui demeure, de ce qui résiste, malgré les nombreuses pressions exercées sur cet écosystème.
Propos recueillis par Nathan Letoré