Vous êtes photographe, mais depuis longtemps vous travaillez aussi l’image en mouvement ; votre filmographie comporte d’autres correspondances, Lettres à Huguette et Lettres à Francine. Avec Lettres à Etel c’est la perte qui génère le désir de continuer un dialogue, une communication avec quelqu’un qui n’est plus là. Comment est né ce film, comment l’avez-vous fabriqué ?
Comme à mon habitude, je ne planifie rien. Le film est arrivé comme un besoin. Un jour, nous étions en avril de l’année 2023, alors que mon amie Etel était morte depuis un certain temps, j’ai ressenti le besoin de lui écrire. J’habite à la campagne, dans la montagne du Liban. La maison a un balcon splendide qui donne sur une magnifique vallée. Je me suis assis au balcon, et c’est là que j’ai commencé à lui écrire. C’est devenu une correspondance dans la mesure où je pouvais presque entendre Etel me répondre. Bien entendu, je ne savais pas où ce travail allait me mener. J’avançais, je n’avais aucune idée si j’allais en faire un film, ou si j’allais en faire un livre… Et puis, six mois plus tard, est arrivé ce que le Hamas a fait en Israël, puis la guerre contre les habitants de Gaza. Et je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire cela à Etel, surtout que c’était un moyen pour moi de contenir ma rage.
D’autant plus que je venais de découvrir dans la bibliothèque de la maison où j’habite – c’est une maison familiale où il y a des livres pour tout le monde, pour enfants, pour adultes – à mon grand étonnement, un livre d’Etel, un des premiers qu’elle a faits, L’Apocalypse arabe, dédicacé à ma mère.
J’y ai vu un signe. C’est peut-être à ce moment, vers la fin de l’année ou au début de l’année suivante, grâce à un ami qui est aussi mon voisin au village, Wajdi, qui, lui, aime tenir la caméra, que s’est concrétisée l’idée d’un film. Il m’a surtout aidé à filmer le livre parce qu’il n’est pas facile de filmer un livre, surtout quand celui-ci devient un acteur principal. Avec Wajdi, on a développé des manières de filmer de façon à ce que les plans du livre ne soient pas répétitifs.
Je trouve justement très intéressante cette relation entre votre écriture et celle d’Etel. C’est votre voix qui ramène votre écriture et l’image nous ramène la parole d’Etel tirée du livre L’Apocalypse arabe. Comment avez-vous travaillé le montage entre le son de votre voix et l’image de la parole d’Etel ?
Je n’avais pas réalisé ça, c’est grâce à vous maintenant que je réalise que l’image, c’est la voix d’Etel et le son, c’est ma voix. En tout cas, je n’y avais pas pensé conceptuellement. Le montage s’est fait d’abord grâce à une amie, Isabelle Prim, c’est elle qui a commencé à mettre en place les plans et à me demander en même temps de lui envoyer plus d’images, non pas du livre, mais de l’endroit assez paradisiaque où j’habite. Elle pensait que ce lieu avait un lien direct avec la genèse de ce film. Je n’y aurais pas pensé sans elle. Ensuite, elle a travaillé à peu près un an sur le montage avant de s’arrêter pour des raisons personnelles. Et c’est à ce moment-là qu’avec Wajdi, on a repris l’idée d’Isabelle et on l’a poussée jusqu’au bout.
Dans le film apparaissent aussi des photographies que vous avez prises à Gaza dans les années 90. Des images d’il y a plus de trente ans nous parlent d’une situation de violence et d’oppression qui se maintient dans le présent, aggravée par la volonté d’annihilation. Pouvez-vous commenter ce choix ?
La partie photographique n’a pas vraiment posé de problèmes d’autant plus que je me suis toujours fixé comme but de faire des photos qui auraient toujours un sens dix ou vingt ans plus tard. Reprendre les photos que j’avais faites à Gaza trente ans plus tard avait un sens. Les deux autres films de la trilogie, Lettres à Francine et Lettres à Huguette, comportent aussi des photos. Le premier a été fait en 2004 et tout le monde m’a dit à l’époque : « tu es fou, tu ne peux pas faire un film avec des photos ». Je l’ai fait et c’est devenu la formule que j’utilise.
Cela dit, une fois le montage de Lettres à Etel presque achevé, on a enlevé certaines photos parce qu’elles ne collaient pas avec le rythme. D’autres, au contraire, ont été rajoutées. Tout au long du montage, je me concentrais parfois uniquement sur les photos pour les voir dans leur continuité et bien doser leur temps d’apparition à l’écran. À d’autres moments, je me concentrais uniquement sur les plans du livre. Je pense que le plus dur a vraiment été d’imaginer divers moyens de filmer le livre, de mettre en valeur certaines phrases, comme par exemple la fin : «Dans la nuit, dans la nuit nous trouverons le savoir, l’amour et la paix.».
Cette phrase-là, j’ai mis un an avant de la découvrir, un an avant de la mettre à la fin du film, un an pour me dire « mais il faut aussi dire que c’est la dernière page du livre ». Toutes ces choses qui semblent évidentes aujourd’hui ont pris du temps avant d’être vues, avant d’être comprises.
A quel moment avez-vous senti que la correspondance était parvenue à son terme ? Car elle aurait pu durer plus longtemps.
Ça a été comme quand on cuisine un plat, une question de dosage. J’avais écrit beaucoup plus de lettres à Edel. Isabelle en avait d’abord sélectionné un certain nombre, nous avons trouvé un certain équilibre entre lettres sur Gaza et lettres plus personnelles, puis avec Wajdi on en a enlevé certaines, on en a remis d’autres. Donc ça a été comme pour les photos, un travail d’ajustement permanent. A un moment, j’ai pensé que c’était bon, que le rythme était enfin juste. Nous étions arrivés à une durée de 42-43 minutes, la même que pour les deux autres films de la trilogie. Je me suis dit que ça devait être le bon format.
Propos recueillis par Margot Mecca