Lettre à Glauber Rocha, Letter to Glauber Rocha

Marianne Dautrey, Hervé Joubert-Laurencin

France, 2026, Couleur, 84’

Première Mondiale

Claro : un des films les moins connus du cinéaste brésilien phare du cinema novo Glauber Rocha, tourné au printemps 1975 avec Juliet Berto à Rome. Hervé Joubert-Laurencin, critique spécialiste de Pasolini, et Marianne Dautrey, critique et traductrice notamment de Walter Benjamin, utilisent ce film comme porte d’entrée dans la Rome contemporaine, terrain d’une réflexion sur les formes contemporaines du fascisme et de l’impérialisme, et sur les survivances et les héritages des résistances qui s’y opposent. Un monument à la gloire de Mussolini impose son monumentalisme, Francesca Albanese, en Italienne, rappelle à ses compatriotes l’antisémitisme du régime mussolinien, des étudiants en cinéma occupent leur école pour s’opposer à sa reprise en main politique : un état des lieux politique et philosophique du laboratoire politique italien. 

Nathan Letoré

Entretien

Marianne Dautrey, Hervé Joubert-Laurencin

Votre film parle de Rome et de l’Italie, mais il y vient par le biais d’un cinéaste brésilien, Glauber Rocha, et d’un de ses films les moins connus, Claro. Pourquoi avoir choisi cette porte d’entrée ?

Il y a un chiasme à l’origine de tout ça, qui nous a frappé.

Lorsqu’il réalise Claro, Glauber Rocha était en exil à Rome en 1975, avec sa compagne d’alors, l’actrice française Juliet Berto. Il fuyait un Brésil sous dictature militaire, et venait chercher une sorte de liberté, il parvient d’ailleurs à produire son film Claro, un film totalement libre tourné en quinze jours. Nos années de tournage (2023-2024-2025) voient au contraire une Italie expérimenter un gouvernement d’extrême droite au moment même où Bolsonaro perd le pouvoir au Brésil.

 Claro, pour nous, c’est aussi la date de 1975, une date-clé et pas seulement un anniversaire – les 50 ans de Claro en 2025. Serge Daney faisait de 1975 la fin du cinéma moderne, lisible dans la coïncidence de la sortie du dernier film de Pasolini et de son assassinat. 1975, c’est aussi la première loi antiterroriste attentatoire aux libertés civiles votée au mois de mai (dénoncée par le grotesque de la pantomime d’un Carmelo Bene travesti en femme dans Claro) : elle marque le refus délibéré et définitif de répondre aux revendications de la jeunesse nées en 1968-1969 ; les espoirs tiers-mondistes incarnés par la personne de Glauber Rocha sont eux aussi douchés. Cette fin de partie ressemble, pour nous, à ce que nous vivons dans notre présent immédiat.

Vous proposez une réflexion sur les formes actuelles du fascisme et les survivances de luttes qui s’inscrivent contre. Comment avez-vous choisi les différents secteurs de la société romaine et italienne et les différentes personnes à la rencontre desquels vous partez ? Pouvez-vous nous parler du tournage ? Sa durée, sa méthode ?

Il y a ce lieu commun selon lequel l’Italie a toujours dix ans d’avance politiquement sur la France et, comme tout s’accélère, on s’est dit que voir les premières années Meloni nous apprendrait peut-être quelque chose sur ce qui peut arriver à la France très bientôt. Rome 2023 : la ville est tranquille ! On n’y voit rien. C’est comme si tout avait toujours été là. Et pourtant…

Au cours de ces trois années, nous revenons rituellement à Rome à la même époque que le tournage de Claro, c’est-à-dire autour du 1er mai. Et de là, par capillarité, on écoute les gens capables de parler politique haut et clair et on les confronte avec des voix de l’année 1975 (Pier Paolo Pasolini, Primo Levi, Glauber Rocha). On tente de filmer la ville avec ces idées claires et nos idées noires.

« Le totalitarisme ne s’annonce pas avec des bottes militaires et des chars. Il commence silencieusement, dans l’érosion progressive de notre capacité à savoir ce qui est réel » (Hannah Arendt).

Comment avez-vous pensé et travaillé l’écriture de la double voix off, qui alterne entre vous deux ?

Nous avons tout fait à deux : écriture, son, image ; la voix dédoublée a suivi au moment du montage. Nous avons écrit à deux comme on accorde deux instruments, pour découvrir ce qui se jouait dans l’entre. Le principe de la lettre à un absent donnait une apparence de jeu à trois, mais en réalité c’est un jeu à deux puisque le texte n’est pas un dialogue entre nous deux ni avec Glauber, mais une seule phrase continuée et adressée, un renchérissement perpétuel, un peu comme deux enfants, « t’as vu… t’as vu… », une histoire de couplage mécanique (au sens de la bielle d’accouplement qui fait avancer la machine à vapeur) plutôt qu’une histoire de couple. Même si les couples ne manquent pas, depuis celui de Claro avec Juliet et Glauber, qui est aussi, comme les voix le disent, un voyage à deux.

Lettre à Glauber Rocha est votre deuxième film, après Bazin Roman en 2019. Vous êtes tous deux connus plutôt comme critiques, traducteurs, philosophes… que comme cinéastes. Pourquoi ce passage à la forme filmée ? En quoi a-t-il marqué un prolongement ou une nouvelle étape vis-à-vis de vos travaux antérieurs ?

Dans Bazin Roman, nous avions rêvé d’un film inspiré par sa pratique de l’écriture critique, à partir d’un projet de film qu’André Bazin n’a jamais pu réaliser. Il était un intellectuel qui, comme nous, se lançait dans la réalisation. Par ailleurs, rien de ce que nous avons écrit, traduit, publié ensemble et chacun de notre côté – Marianne traduisant l’allemand et Hervé l’italien, par exemple – n’est indifférent à la poésie et à la politique : faire des films s’inscrit dans le prolongement de cette pratique.

En fait, c’est notre deuxième film et demi, nous avons réalisé un court métrage que nous gardons par devers nous pour le moment parce qu’il a été rattrapé par l’histoire. Trente-trois minutes à la documenta fifteen a été filmé en juin 2022 à la documenta 15 à Cassel et raconte l’histoire d’un autodafé moderne, un chantage exercé sur des artistes antiracistes indonésiens et palestiniens au nom de la lutte contre l’antisémitisme, très violente en Allemagne. C’est une histoire de censure et de destruction des institutions culturelles : ça ne s’est plus arrêté depuis ; le néo-négationnisme ne s’arrêtera pas avant que ne cesse le génocide à Gaza ; le sujet est trop vaste, trop brûlant pour finir le film maintenant.

Propos recueillis par Nathan Letoré

Fiche technique

  • Image :
    Marianne Dautrey, Hervé Joubert-Laurencin
  • Montage :
    Cédric Putaggio
  • Son :
    Hervé Joubert-Laurencin, Marianne Dautrey
  • Avec :
    Marianne Dautrey, Hervé Joubert-Laurencin
  • Production :
    Sonia Buchman (Gladys Glover Films)
  • Contact :
    Sonia Buchman (Gladys Glover Films)