Les beaux visages, Beautiful Faces

Pierre Voland

Belgique, France, 2026, Couleur, 59’

Première Mondiale

Un vieil homme a mis en récit son cheminement solitaire et son éducation sentimentale homosexuelle. De la rencontre avec le réalisateur naissent un portrait lumineux et une confession sans fard.

Entretien

Pierre Voland

Avec votre précédent film, Signal GPS perdu (FID 2022), vous entremêliez la quête amoureuse entre hommes et une quête spirituelle. Les beaux visages est-il né du désir de poursuivre cette exploration, ou l’idée du film est-elle née d’autres circonstances ?

Le film a pris des détours. Après avoir fait ce premier film très solitaire et intérieur, je voulais me tourner vers les autres, travailler en dialogue. Mais oui, sur le fond, je peux dire que Les beaux visages a également pour point de départ les questions qui m’habitaient au moment de Signal GPS perdu. La rencontre de Bernard a eu un grand impact sur ma vie. Son approche de la spiritualité, simple et ancrée, et sa manière d’être extrêmement directe et franche, m’ont interpellé. Je me suis beaucoup reconnu dans sa vie : nous avons grandi dans la même région, dans la même géographie, et certaines de ses expériences résonnent avec les miennes, même si quarante ans les séparent. Parfois, j’ai pu voir Bernard comme le personnage invisible de Signal GPS perdu. Mais brièvement seulement, dans mon imagination de réalisateur : Bernard est beaucoup plus pragmatique, différent, vivant, ancré et entier. Là où Signal GPS perdu fait entendre un dialogue à demi-mots, Bernard donne une parole pleine, frontale et franche.

Comme on peut le comprendre dans son récit, Bernard est une personne discrète qui a longtemps gardé son orientation sexuelle secrète, ne se confiant qu’à quelques proches. Comment l’avez-vous convaincu de se raconter dans ce film ?

Il n’a pas vraiment été question de le convaincre. Pour Bernard, le film était acceptable à partir du moment où ce qui y était dit était vrai. Souvent cependant, il posait la question : ce film a-t-il un quelconque intérêt ? L’équipe et moi tentions de répondre à cette question avec nos mots : oui, car il raconte une histoire importante, sur le plan personnel et sociétal, qui nous touche.

Le film est structuré en trois parties. À la lecture de l’autobiographie de Bernard succède votre discussion autour de ce texte, puis une dernière partie où vous revenez sur votre rencontre et votre amitié. Comment avez-vous conçu cette structure ?

La structure est venue progressivement, au fil des tentatives et des réflexions. Ce qui est apparu assez vite était la nécessité de ma présence. Face au texte lu, il était difficile de ne pas interroger la relation entre la personne filmée et la personne qui filme. Le texte de Bernard prend un relief particulier parce qu’il m’est lu à moi. Ma présence était importante aussi pour accompagner Bernard dans sa prise de risque, et pour amener de l’air et de la chaleur autour d’un récit qui semble parfois sans issue. J’ai voulu donner un contexte à son récit – et, en un sens, être fidèle à ce qui m’a conduit à filmer Bernard : notre amitié. Car notre relation précède le film et le dépasse, et ce cadre donne un sens particulier au texte. Finalement, cette structure est l’histoire inversée de l’élaboration du film. Elle permet aussi de varier les approches et les angles du portrait.

Les beaux visages montre que la lecture de l’autobiographie de Bernard est partielle, laissant de côté plusieurs épisodes de sa vie. Pourquoi avoir fait le choix de ces coupes, et qu’est-ce qui les a guidées ?

Faire une lecture totale et totalisante du texte me semblait impossible à l’écran. Prenant acte de cela, j’ai inscrit le processus de sélection du texte dans le film lui-même, comme une manière de faire le deuil de cette lecture totale, et aussi comme un espoir, tout de même, de faire surgir autrement des éléments qu’une lecture ne pouvait pas contenir. Une manière de négocier la perte, ou le désir impossible, haha ! Le film thématise aussi le geste autobiographique : sous ses formes apparemment figées, un récit de soi est sans cesse renégocié, remis sur le métier. Ici, les écritures s’accumulent : les événements ont été écrits par Bernard, complétés et ajustés au fil du temps, puis travaillés dans le dialogue avec moi pour en faire l’objet d’un film, et enfin par le montage du film lui-même. On pourra dire que le film garde du texte ce qui résonne le plus en moi : une collection de portraits, qui dessine une éducation sentimentale. C’est aussi l’ossature que le texte présente déjà à l’origine, même si elle inclut d’autres éléments et se déploie davantage. Nous avons essayé de mettre en avant cette suite de portraits, d’en faire une version « concentrée », qui entre en relation avec les autres parties du film. Bernard ponctue son texte par une phrase que le montage n’a malheureusement pas pu garder, et que je trouve magnifique : « Pour faire court, je dirais aussi que la rencontre des gens transforme une vie ».

Le film est tourné à la fois en numérique par Arthur Patain et en 16 mm par vous-même. Pourquoi avoir choisi de combiner ces deux formats ?

J’ai d’abord hésité entre ces deux formats. Finalement, leur combinaison a formé une clé de voûte du film. L’image numérique porte le métafilm, dans l’appartement ; elle donne à voir des continuités : c’est le set up de la lecture et d’un tête-à-tête entre Bernard et moi, avec des oppositions parfois, en champ-contrechamp. Le 16mm, ce sont les images amateur éparses et saccadées, les espaces multiples et disjoints de la mémoire, vus depuis l’amitié entre Bernard et moi. C’est l’endroit où j’essaie de le rejoindre. 

Vous accordez une place importante aux paysages et à l’environnement dans lequel vit Bernard, à travers les différentes saisons. Pourquoi avoir choisi ce contrechamp au récit et à vos discussions, et quelles idées ont guidé votre manière de filmer le paysage ?

Bernard est un grand marcheur : il parcourt beaucoup de kilomètres dans la nature et je voulais donner une place à cet aspect de sa vie dans le film. Moi, j’aime filmer les paysages. Nous avons en commun l’amour de ces espaces. J’ai filmé nos promenades en suivant le rythme rapide de Bernard, son pas pressé, en comparaison avec le mien. J’ai fait l’inverse de mon précédent film, qui traversait les forêts avec une caméra solitaire et fixe, sans corps. Ici, c’est une caméra mouvante, amicale, incarnée. L’image vibre entre le passé de Bernard et le présent du film. Le film cherche ce point d’écoute, où le récit de l’autre peut se déployer, et où la relation et la distance qui lient la personne qui parle à celle qui écoute restent sensibles. 

Bien que la maison de Bernard apparaisse comme un lieu de partage où vous pouvez vous raconter mutuellement, dans le film vous y conservez le rôle de confident sans partager votre propre expérience. Réservez-vous cela à un futur projet ?

Non, pas vraiment. Quand je pense à de futurs projets, je dois dire que je suis plus intéressé par la manière dont les autres racontent leur propre histoire, et j’aimerais essayer de contribuer à ce processus. Je pense davantage aussi à des portraits collectifs : voir comment les membres d’un groupe racontent leur histoire commune. 

Propos recueillis par Marco Cipollini

Fiche technique

  • Scénario :
    Pierre Voland
  • Image :
    Pierre Voland, Arthur Patain
  • Montage :
    Lucrezia Lippi
  • Son :
    Pierre Voland, Manel Weidmann
  • Production :
    Victor Claude (AJC), Clément Schneider (Les Films d’Argile)
  • Contact :
    Mathilde Pestel (AJC)