Le sel est libre, On the salt line

Valentin Pinet

France, 2026, Couleur, 36’

Première Mondiale

Invité en résidence, Valentin Pinet a entrepris cet exercice courant mais difficile qui est de regarder un pays qui n’est pas le sien et d’en tirer sur place un film qui embrasse ses paysages, ses habitant.es, sa langue  et son histoire. Dès la fin du XVIIème, la crête de la montagne du Forez en Auvergne marquait la frontière entre deux régimes de la gabelle, un des impôts les plus impopulaires de la France absolutiste. Ainsi, d’un versant à l’autre, le prix du sel pouvait varier jusqu’à cinquante fois, l’iniquité favorisant naturellement la contrebande. Dès l’ouverture du Sel est libre, le réalisateur accole deux gestes : celui de l’archéologue qui creuse la terre à la recherche des traces du passé et celui du cinéma qui réactive en les exhumant les récits en dormance, ici à partir des procès-verbaux de la toute fin du XVIIIème. Tourner avec les habitants du coin dote le film d’une douce bonhommie et d’une chaleureuse simplicité. Quelque part entre le folklore, la fantaisie burlesque et l’expérimentation narrative, le réalisateur jette un pont entre deux époques en brouillant les repères temporels et les registres, en jouant des costumes, de la musique et de la présence d’un troubadour qui domine le film et l’éclaire de sa poésie chantée. Avec modestie et en délaissant toute tension dramatique, Valentin Pinet mêle, à coups de ménestrels, d’expressions du cru, de chaussures de rando et de chapeaux auvergnats, le film de bandits et la fable rurale. Les fourches et les chants entonnés en chœur réactivent l’imaginaire de la Révolution française tandis qu’Antoine Champignon, le contrebandier, est sauvé par les soubresauts de l’Histoire – la chute du roi. Sa figure n’est pas sans rappeler ces « hommes infâmes » chers à Michel Foucault, dont ne subsistent souvent que quelques traces administratives, ici matière à l’aventure filmique qui consiste à fouiller dans un même geste les replis du territoire et de l’Histoire.

Claire Lasolle 

Entretien

Valentin Pinet

Vous avez été invité par l’ENSAD et le Centre Pompidou à réaliser ce film dans le cadre d’une résidence en Auvergne. Quelle a été votre méthodologie de travail ? Comment approche-t-on un territoire qui n’est pas le sien pour faire un film ?

J’ai eu la chance de choisir parmi plusieurs lieux de résidence. J’avais vraiment envie d’aller en Auvergne, c’est un territoire qui est proche de lieux dans lesquels j’ai grandi et appris à faire des films. Je suis né à Lyon, mes grands-parents étaient dans le Pilat, j’ai étudié en Ardèche, cofondé une association de cinéma dans la Drôme. Je ne connaissais ni Ambert ni l’Auvergne mais j’y ai tout de suite reconnu des paysages familiers.

Cette résidence était incluse dans un programme plus large où de jeunes designers proposent des réflexions sur des enjeux locaux, économiques, politiques et écologiques. En tant que cinéaste, je n’ai pas cherché à « trouver des solutions », mais plutôt à prendre du recul, faire un pas de côté et chercher une histoire qui pouvait résonner avec la vie de cette montagne et de ses habitant·e·s. Je voulais également véhiculer un message politique qui fasse écho aux formes d’entraide et de débrouille qui traversent ces lieux.

Pour ce film, j’ai eu la chance de rencontrer Christel Gay, chargée du petit patrimoine matériel et immatériel à la Communauté de Communes locale. C’est elle qui m’a mis en relation avec toutes les personnes qui jouent et ont collaboré à la création du film. J’ai alors fait connaissance avec les membres d’une association qui fouillent la montagne depuis plus de 50 ans, le GRAHLF - Groupe de Recherches Archéologiques et Historiques du Livradois-Forez.

Vous vous intéressez aux traces que laissent l’Histoire, ici des procès-verbaux. Pouvez-vous nous parler de ces derniers ? Quelles sont les difficultés à travailler avec de tels documents ?

J’ai découvert l’existence de ces procès-verbaux en filmant des fouilles archéologiques sur la montagne du Forez avec les membres du GRAHLF. Ce sont les premières images tournées, et celles qui ouvrent le film. Ils m’ont alors raconté l’histoire de la contrebande et montré la limite géographique qui scindait la crête de la montagne en deux zones distinctes de gabelle (l’impôt sur le sel). Le sel était peu cher en Auvergne et très imposé dans la Loire, la contrebande a alors été un moyen de survie pour ces habitant·e·s. Ces procès-verbaux sont écrits par des « gabelous », la police du sel qui était chargée de surveiller cette frontière interne. Conservés aux Archives départementales de la Loire, ils datent de l’Ancien Régime. Jacques Verrier, archéologue au GRAHLF, ainsi que Pia Rigaldiès, une amie conservatrice du patrimoine et paléographe, m’ont permis de les déchiffrer.

C’est en lisant une grande quantité de PV que j’ai eu l’idée du scénario du film, calqué sur la trame très simple de ceux-ci : situation de contrebande - arrestation - rébellion de la population. Avec ce film, j’ai trouvé une méthode de travail : partir de l’Histoire au travers de micro-histoires locales et chercher ce que cela raconte de notre monde.

Comment avez-vous filmé ces paysages imposants ? En quoi l’archéologie vous intéressait-elle pour les appréhender ?

Les hautes-chaumes sont des hauts plateaux d’estive, inhabités l’hiver, magiques par leur dénuement d’infrastructures. J’ai découvert ces hauts plateaux sans voir à 3 mètres, c’est alors un paysage lunaire, qui change rapidement, nombreux s’y perdent encore. Ce qui m’a tout de suite frappé, c’est le côté intemporel et énigmatique de ce paysage : on ne sait pas si on est à 200 m ou 1 500 m d’altitude, il n’y a que très peu de marqueurs temporels, hormis quelques clôtures, et les distances paraissent proches alors qu’il faut plusieurs heures pour aller d’un point à un autre. 

Les membres du GRAHLF sont les premiers à s’intéresser à l’histoire archéologique de cette montagne. Ils et elles essayent de comprendre les multiples vies qu’ont accueillies ces hauts plateaux d’estive. Personnellement, je trouve cela très beau que la terre contienne des traces, invisibles pour la plupart, mais en l’analysant on y décèle des modes de vie, des habitudes, on peut avoir une lecture très précise de comment vivaient ces gens, comme une reconstitution, un scénario.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans la figure du contrebandier ?

Le contrebandier représente ici le peuple de la débrouille, mais également une figure de contre-pouvoir face au régime en place. Faire passer du sel d’une région à l’autre était une nécessité, le sel est nécessaire aux animaux, à la conservation des aliments, à la vie… Les contrebandiers de sel avaient également une logique d’entraide et de collectif, ils voyageaient toujours à plusieurs. De par leur nombre, ils arrivaient parfois à faire face aux gabelous.

La figure du troubadour ou du ménestrel est très présente dans le film. Pourquoi vous importait-elle ? Pouvez-vous nous parler des chants et de la musique ?

J’ai rapidement eu l’intuition que la musique, le chant pouvaient être un vecteur de narration. Je voulais de la musique chantée qui dialogue avec l’histoire que je souhaitais raconter. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve un personnage qui puisse incarner la musique. C’est là qu’est venue l’idée de Chantematin, qui serait comme un passeur, un narrateur extérieur qui voit les choses se passer devant lui.

J’ai rencontré Éric Desgrugillers, compositeur, ethnomusicologue et chargé du fonds documentaire de l’AMTA (Agence des musiques des territoires d’Auvergne). Nous avons rapidement eu envie de travailler ensemble pour composer des musiques qui créent leurs propres images. Éric a fait toute la musique du film, il s’est inspiré du répertoire local, occitan et auvergnat datant entre autres de l’Ancien Régime. Nous avons eu un réel échange, par exemple, c’est lui qui a trouvé le titre du film avec sa chanson « Le sel est libre ». C’est également dans ces allers-retours entre les images musicales et celles filmiques que la trame du scénario s’est précisée.

Parallèlement, j’ai rencontré Alin Peillex, un chanteur et activiste local. Alin incarne une figure de troubadour contemporain. Il chante dans les lieux publics et militants un répertoire issu de la musique traditionnelle et porteur de messages politiques. Nous avons cherché à construire son personnage ensemble, lui s’est vraiment approprié les chansons, et il les chante encore aujourd’hui.

Plusieurs personnes apparaissent dans le film. Comment les avez-vous rencontrées et comment avez-vous travaillé avec elles pour écrire et faire le film ?

Mes films ont souvent été créés dans des cadres collectifs, parfois de co-création, je pars de gens pour faire des films. Ce film est construit avec une petite économie et une temporalité atypique : celle d’une résidence artistique d’un an. Ce sont les rencontres qui créent le film et qui permettent de s’adapter, de trouver des solutions. Tous les acteurs et actrices du film ont été rencontrés durant sa création, il est composé exclusivement de non-professionnels, habitant·e·s d’Ambert et de ces montagnes.

À partir de quelques éléments, vous créez le trouble entre les époques avec des formes jouées et des séquences plus documentaires qui mettent en jeu les mêmes personnes. Pouvez-vous nous parler des partis pris de mise en scène et de montage ?

Je ne voulais pas faire un film d’époque, nous n’en avions pas les moyens ni les codes. Je voulais jouer sur ces allers-retours, sur cet anachronisme persistant, comme pour raconter une lutte encore actuelle, comme si le coût du sel pouvait être le prix de l’essence.

L’enjeu a alors été de chercher à dissimuler des indices tout du long du film pour amplifier cette ambiguïté. Les personnes filmées sur les séquences documentaires sont ensuite devenues les personnages incarnant la fiction. Nous avons pensé les rôles ensemble, comme une continuité de leurs personnalités, de leur métier initial. Aussi, avec Léa Bettenfeld, costumière que j’ai également rencontrée à Ambert, nous avons cherché à brouiller cette frontière. Je voulais de grands chapeaux auvergnats pour les contrebandiers. Au départ, je pensais aller vers quelque chose de plus film d’époque. Mais en essayant nous avons trouvé qu’un sac à dos quechua ou un jogging produisait davantage d’étrangeté et de complexité, surtout lorsqu’ils étaient associés à ces grands chapeaux. Enfin, en montant le film avec Marie Da Costa, nous nous sommes rapidement rendu compte que la fiction ne tiendrait pas seule et que le matériau documentaire (les fouilles archéologiques) était nécessaire pour raconter l’anachronisme, le temps qui passe et qui laisse des traces. Alors nous avons travaillé avec le motif du fondu enchaîné, comme un guide pour rendre toute cette matière poreuse, qui s’infuse et se diffuse sur la longueur du film.

Propos recueillis par Claire Lasolle

Fiche technique

  • Scénario :
    Valentin Pinet
  • Image :
    Léo Baudy
  • Montage :
    Marie Da Costa
  • Musique :
    Éric Desgrugillers
  • Son :
    Noé Philibert
  • Avec :
    Valentin Pinet, Alin Peillex, Jean-Claude Barsse, Christophe Ros Coquard, Jacques Verrier, Paule Terras, Yvette Boudesseul, Françoise Robert, Christel Gay, Lola Laville, Michel Vye, Ella Pelloquin
  • Production :
    Valentin Pinet (Les films du Coucou)
  • Contact :
    Valentin Pinet