Ce projet est né de la rencontre, lors de la résidence à la Villa Médicis à Rome en 2020, avec la photographe et travailleuse du sexe Alexandra Lopez et l’architecte Serena Olcuire. Peux-tu nous raconter comment vous vous êtes rencontrées et comment vous avez commencé à travailler ensemble ?
Je suis arrivée à Rome par la Villa Médicis en 2019, dans un contexte de représentation nationale française au moment où j’ai aussi obtenu le prix national allemand, un pays que j’avais alors besoin de quitter, et j’ai donc cherché à me glisser dans les viscères de Rome pour me sortir de ces schémas nationaux en allant à la rencontre des travailleuses du sexe avec qui je voulais mettre en place une collaboration, ce qui a débouché sur la création de la Feel Good Cooperative.
À un moment où, à cause de la pandémie de COVID-19 et des restrictions qui en découlaient, les travailleuses du sexe étaient empechées de travailler et exclues de tous aides sociales, le projet est néé avec l’idée de détourner le budget de production de l’institution culturelle en vue de leur support.
Stalker, un collectif qui depuis les années 1990 organise des explorations dans la ville de Rome en traversant ses barrières autant physiques que sociales, a été important car c’est par Lorenzo Romito, un des fondateurs du groupe, que j’ai fait la rencontre de Serena Olcuire. Architecte-urbaniste et chercheuse transféministe, Serena Olcuire a fait sa thèse sur la géographie du travail du sexe à Rome en l’analysant non seulement du point de vue des politiques institutionnelles mais aussi à partir des corps et des narrations des subjectivités concernées. Serena, qui avait fait la connaissance d’Alexandra Lopez dans le cadre de ses recherches, m’a présenté cette travailleuse du sexe, photographe et désormais artiste, et c’est ainsi qu’est née la Feel Good Cooperative.
Dans le film, la dimension collective de la proposition artistique ressort très fortement, grâce à la place centrale accordée aux voix, aux expériences et aux corps des travailleuses du sexe de la coopérative Feel Good. Comment avez-vous conçu ce projet ensemble ?
Les projets de la coopérative naissent toujours de nos rencontres : nos réunions sont chaotiques, elles se déroulent dans des lieux variés, allant de nos appartements aux institutions culturelles en passant par mon atelier, les cafés, les pizzerias… C’est lors de ces moments que nous partageons des idées, des suggestions, des images en toute liberté : l’une d’entre nous raconte une anecdote, une autre le transforme en une image cinglante, une autre encore y greffe une idée performative invraisemblable et ainsi, en nous passant le relais, le tourbillon de visions performatives ne cesse de s’amplifier et il ne reste plus qu’à le réorganiser et à lui donner une forme stable.
Plus précisément, ce film est né des récits d’expériences vécues par les travailleuses du sexe de la Cooperative ; c’est de là qu’ont découlé, avec une fluidité incroyable, les stratagèmes performatifs qui ont façonné le projet. Car si il y a une chose qui nous unit incontestablement, c’est bien cette vision performative intrépide et espiègle qui nous fait passer du récit des pires traumatismes à des éclats de rire sans fin, et transformer tout ce matériel vécu en images audacieuses, provocantes, amusantes, parfois douloureuses.
L’espace urbain joue un rôle fondamental dans le film. Comment avez-vous travaillé sur la géographie et l’histoire du quartier de l’EUR à Rome?
Le travail que nous avons mené sur l’espace urbain dans ce film nous parle autant de l’histoire du quartier EUR, sur lequel il s’appuie, que de celle de la Feel Good Cooperative : à la croisée de l’art, du cinéma, de l’architecture, de l’urbanisme et de la réalité vivante du travail du sexe, nos différents savoirs et expériences personnelles se sont naturellement entremêlés autour des éléments architecturaux du quartier.
Au cours de nos rencontres et de nos conversations autour de ce projet, les récits sur l’histoire officielle de l’architecture et de l’urbanisme romains, ainsi que les influences du cinéma et des arts visuels, se succédaient sans interruption avec les histoires personnelles des travailleuses du sexe.
Dans le film, nous rendons compte aussi bien de la grande Histoire, avec un H majuscule, du patrimoine culturel (masculin) que de la réalité d’aujourd’hui, celle d’un quartier dont la vie nocturne marque davantage l’imaginaire que sa vie diurne ennuyeuse, faite de bureaux et de cols blancs. Pour nous aider à jeter un pont, comme toujours, nous nous sommes appuyés sur les œuvres d’autres visionnair.es : comme Fellini, dans ce cas précis, qui, dans son film Les tentations du docteur Antonio, entremêle la malice, la séduction et la répression de la société italienne d’après guerre sous les arcades monumentales de l’EUR.
Qu’est-ce que cela a signifié de représenter dans un film la complexité de ce projet artistique ? Quels choix avez-vous dû faire pendant le tournage et le montage ?
La performance à l’origine du film était extrêmement riche en références, en gestes, en ouvertures sur une multitude de questions et d’imaginaires. Le travail de montage a sans aucun doute réorganisé ces suggestions et créé un parcours plus cohérent.
L’un des choix majeurs lors du passage de la performance au film a sans aucun doute été d’introduire une vision diurne du quartier : dans ce court prologue, j’ai voulu ajouter des images où les architectures de l’EUR apparaissent presque bidimensionnelles, filmées de manière à leur ôter tout caractère dramatique, comme pour effacer la dimension métaphysique du quartier. Ces images diurnes sont également celles où les interprètes de la Coopérative sont absentes, comme si par magie elles avaient disparues de leur théâtre nocturne.
Au cours du montage, tant des images que du son, la dimension introspective s’est certainement renforcée. Le film m’a permis d’ajouter des moments plus intimes qui n’étaient pas apparus lors de la construction de la performance.
Propos recueillis par Margot Mecca