Votre film est un montage de multiples photogrammes de films qui développe ses thèmes à travers les sous-titres. Comment est née cette idée ?
Language in Exile fait partie de notre longue recherche sur le cinéma potentiel. L’idée principale ici était d’ouvrir un espace où des personnages de différentes géographies et cosmologies pouvaient se rencontrer à travers l’espace et le temps, discuter entre eux de leur expérience de l’exil, du déplacement, de la violence coloniale, et de leurs stratégies de résistance. On voulait accorder un rythme de narration spécifique aux sous-titres et à l’image. En les isolant des films, on a commencé à “écouter” les spectres de l’histoire qu’ils invoquaient.
Est-ce qu’un principe particulier a guidé votre sélection de films, autre que ce qui est dit dans les sous-titres ?
En tissant ensemble les sous-titres, l’idée était de produire une sorte d’énonciation collective qui permettrait à toute une famille élargie de films de se rassembler dans un acte de discussion et de narration transversal. En développant un nouveau projet en collaboration avec un ami sénégaliais, on a regardé beaucoup de films du continent africain mais aussi sud-américain, asiatique et du monde arabe…l’exil et la migration étaient des thèmes récurrents et sont devenus des fils rouges pour notre montage. Cependant on a remarqué que les images transmettaient bien plus que ce que les sous-titres pouvaient traduire et on a commencé à chercher ce qui émergeait entre le “silence” des photogrammes et les sous-titres qui travaillaient à remplacer la voix manquante.
Comment avez-vous travaillé, de manière très pratique, pour trouver les sous-titres correspondants, les arranger, et retourner pour trouver les manquants ?
La première étape fut celle de présélectionner un certain nombre de films et de cinéastes. Puis, chacun d’entre nous a travaillé de son côté pour trouver les sous-titres et les images les plus puissantes, et de par eux-mêmes et dans leur rapport à l’autre. Certaines phrases, certains gestes, l’intensité d’un regard, la lumière sur un paysage semblaient déjà composer un dialogue. Silvia a eu l’idée de copier tous les sous-titres sur des bandes de papier. On avait environ 1000 phrases, et on a commencé à les organiser en séquence pour créer des dialogues, ou parfois des monologues. Certains blocs de thèmes commençaient ainsi à émerger, et nous sommes passés à la phase de montage pour voir comment les images fonctionnaient ensemble, en faisant quelques modifications si nécessaire. On souhaitait que Language in Exile soit ressenti comme un voyage collectif traversant la réalité d’aujourd’hui, la politique, la mémoire, les rêves et les esprits. Dans ce montage “quantique”, on a essayé de subvertir la linéarité du processus de montage, en créant des digressions, des échos et des variations d’intensité.
Vous avez décidé de travailler avec des photogrammes plutôt que des extraits de film. Pourquoi ce choix ?
Comme nous l’avons dit, ce film fait partie d’un projet autour du cinéma potentiel que nous avons développé à travers des formes variées pendant de nombreuses années. Il y a environ 10 ans, nous avons créé le Dark Matter Cinema Tarot, un jeu de Tarot expérimental qui remplace l’arcane majeure et mineure du Tarot de Marseille avec des photogrammes de films variés et que nous utilisons pour faire des tirages collectifs. Pour nous un photogramme cinématographique est une image fixe qui continue d’une certaine façon à bouger, et qui héberge toujours un potentiel que le film en lui-même ne peut pas réaliser. Un autre aspect du photogramme qui nous fascine est sa qualité de pure apparition, ainsi que son indétermination. Dans Language in Exil, cette condition d’entre-deux et de suspension ajoute une charge politique supplémentaire à ce que disent les personnages.
Comment avez-vous imaginé le paysage sonore du film, en lien avec la bande son ?
Puisqu’il s’agit, d’une certaine façon, d’un film muet, l’enjeu était celui de comment traduire en son les sentiments que provoquaient les photogrammes et les sous-titres, et la sensation de flottement spectral qu’elles semblaient transmettre mais on se demandait aussi comment travailler le temps intérieur de chaque image pour lui donner une sensation de durée différente. Comme pour tous nos films, c’est Graeme qui travaille le son. La musique qu’il a composée est librement structurée en série de mouvements qui suivent, ou parfois anticipent les glissements de contenu des sous-titres. Ce travail est lié à notre recherche sur les langues en danger de disparition. Nous avons trouvé un enregistrement magnifique d’une chanson que Graeme a samplé en générant une série de transformations fantomatiques qu’il a mixées avec un synthétiseur microtonal : une langue musicale en exil.
Propos recueillis par Nathan Letoré