Journal du futur, Diary of the future

Agathe Bonitzer

France, 2026, Couleur, 40’

Première Mondiale

Avoir 15 ans, une caméra mini DV et filmer son adolescence dans les années 2000 pour la retrouver plus tard : amies, désirs, vacances… Vingt ans après, exhumer les cassettes et réécrire le journal, au futur antérieur, avec la fougue et la tendresse d’alors.

Entretien

Agathe Bonitzer

Vous êtes connue depuis longtemps comme comédienne. Comment est né le projet de ce premier film en tant que réalisatrice, Journal du futur, qui part d’images filmées il y a vingt ans ?

En 2004, j’ai reçu de ma famille une caméra Mini DV avec laquelle j’ai beaucoup filmé pendant deux ans. Puis chacun.e a suivi sa route mais j’ai toujours voulu faire quelque chose de ces images. En 2019, j’ai pu les numériser grâce à un étudiant des Beaux-Arts, Brieuc Schieb, devenu depuis un réalisateur prometteur. J’ai alors redécouvert tout ce que nous avions filmé mais, par manque de temps, de connaissances techniques, par peur de m’y mettre sans doute, les images ont continué de dormir sur un disque dur. L’impulsion est vraiment venue de ma rencontre et de mon amitié avec Clément Pinteaux à qui j’ai montré quelques extraits et qui a tout de suite été enthousiaste. Cela m’a portée. J’ai alors écrit une note d’intention, agrémentée de captures d’écran et j’ai proposé le projet à Julie Salvador qui m’a immédiatement soutenue. J’ai eu la chance d’être très bien entourée !

Quand avez-vous arrêté de filmer et pourquoi ?

Je n’ai pas arrêté brutalement de filmer mais ça s’est largement estompé quand je suis rentrée en hypokhâgne, en 2006, avec la pression des cours et l’éparpillement de mes ami.es dans les études. Et puis j’ai commencé moi-même à jouer dans des films. Sans doute que le goût d’être filmée et de jouer sous la direction de quelqu’un a pris toute la place à ce moment.

Cette temporalité différente entre le tournage et sa réalisation est essentielle dans l’élaboration du film.

En effet, nous filmions vraiment à l’époque pour revoir les images plus tard, il fallait donc que ce « plus tard » advienne. J’aurais sans doute pu faire le film il y a dix ans mais je n’étais pas prête, et puis vingt ans c’est une génération, c’est vraiment le futur « accompli ». Ce qui me plaît aussi dans ces images de 2004-2005, c’est un Paris presque vintage et des moyens de communications qui paraîtraient ancestraux aux ados d’aujourd’hui (l’absence de réseaux sociaux, de smartphones).

Vous rappelez-vous comment s’est passé ce tournage en amateur et la pensée qui vous animait ?

J’ai vraiment le souvenir que la caméra passait de main en main, je n’étais pas du tout la seule à filmer. En revanche, je me souviens que j’étais un peu control freak sur l’utilisation de la caméra, j’avais toujours peur que ce soit trop long ou pas intéressant. On ne pensait pas du tout au montage à l’époque, ou plutôt on montait en filmant : c’est ce qu’on retrouve avec les clips, les bandes-annonces de films, et les questions-réponses face caméra. On voulait à la fois faire des petits films marrants à montrer aux copain.ines, à la fois sceller un témoignage de notre amitié pour les jours futurs, tout en émettant nos vœux d’avenir.

Comment vos amies sont-elles aussi intervenues dans la réalisation ?

Les interviews sont venues de Fanny et Marine pendant ces vacances en Bretagne. Moi, j’étais encore très « bébé » à l’époque, et pudique, mais déjà marquée par l’idée du futur et même de la vocation, alors je me suis prêtée au jeu. Chacun.e s’appropriait la caméra et l’exploitait pour inventer, comme Flo qui crée ces petits clips surréalistes en filmant des objets de mon appartement. C’était aussi les débuts de la télé-réalité, on parodiait des émissions, des journaux télévisés. Et puis les idées venaient aussi en regardant ce qu’on avait filmé entre nous ou avec d’autres. Sans parler des films de la Nouvelle Vague qu’on commençait à découvrir grâce à l’avènement des DVD et des coffrets DVD que mes parents achetaient dès qu’ils paraissaient. J’ai regardé beaucoup de Truffaut, Godard, Rohmer à cette époque.

Quelle est la provenance des textes écrits à l’image et quelle valeur leur accordez-vous dans le film ?

Les textes sont quasiment tous issus de mes journaux intimes de l’époque. Il n’y a que deux cartons qui sont inventés de toute pièce et certains sont un peu réécrits ou remaniés. Avec Clément, on cherchait comment structurer le film car les images ne se suffisaient pas à elles seules, il fallait un fil conducteur, un discours mais pas surplombant. On a essayé une voix off, ça ne marchait pas du tout. J’ai ensuite tenté des cartons avec mes mots d’aujourd’hui, mon regard d’adulte, et ça ne fonctionnait pas non plus. C’est là que j’ai ressorti mes vieux journaux (il faut savoir que je garde tout et que je continue d’écrire un journal aujourd’hui à 37 ans). J’ai extrait quelques phrases ici et là, et on a créé ces cartons sur After Effects, avec ces lignes qui étaient des accidents mais qu’on a gardées parce que le côté artisanal nous plaisait.

La quantité de rushes était-elle importante et comment avez-vous travaillé au montage avec Clément Pinteaux ?

Pas si importante. J’avais douze cassettes d’une heure ou une heure trente chacune. On a tout regardé et on a très vite mis de côté ce qui n’allait pas servir et gardé ce qui nous plaisait, ou plutôt ce qui nous semblait être la grammaire du film. Il y avait par exemple beaucoup d’images de vacances et même un voyage scolaire à New-York. Ces images sont vraiment super mais c’était difficile de les intégrer, on sortait un peu trop du registre chambre/Paris/lycée qui nous semblait le cœur du film. On a avancé dans l’ordre chronologique en condensant finalement deux années scolaires sur une. Le bac nous semblait symboliquement une bonne fin et c’est d’ailleurs le moment où j’ai commencé à poser la caméra.

Comment avez-vous envisagé le mixage avec Jean-Pierre Laforce ?

Avec Jean-Pierre, on était tout de suite d’accord pour garder le côté un peu sale, en tout cas brut, du son de la caméra et des voix (évidemment on n’avait pas de micro HF à l’époque). Jean-Pierre est parvenu avec brio à restituer voix et dialogues qui parfois étaient inaudibles, tout en conservant le côté granuleux, mais aussi à amoindrir parfois le son de la caméra ou certains sons extérieurs trop présents. Ce n’était pas simple car je ne voulais surtout pas lisser le son du film mais la matière était quand même assez rugueuse.

Le film est un journal intime d’une jeune fille qui se pose de nombreuses questions sur l’avenir et un teen movie joyeux et insouciant. Comment avez-vous concilié ces différents genres ou tonalités ?

Ces tonalités étaient vraiment présentes dans les rushes : même sans les cartons de mes journaux, on sent bien que je suis inhibée, dans un âge qui me mettait mal à l’aise, notamment dès qu’on abordait la question du flirt, de la sexualité. Les cartons sont venus souligner tout ça, mais je voulais qu’ils soient assez généraux pour caractériser n’importe quel ado de cette génération et de ce milieu social. Il fallait une certaine mélancolie pour contrebalancer les crises de folie et de fou rire, mais cette mélancolie était bien là, cachée dans les images et propre à cet âge.

Propos recueillis par Olivier Pierre

Fiche technique

  • Scénario :
    Agathe Bonitzer
  • Image :
    Agathe Bonitzer
  • Montage :
    Clément Pinteaux
  • Son :
    Jean-Pierre Laforce
  • Avec :
    Agathe Bonitzer, Marine Ventura, Fanny Giafferi, Flore Gurrey, Florentin Morin
  • Production :
    Julie Salvador (Christmas in July)
  • Contact :
    Julie Salvador (Christmas in July)