Mitrovica, au nord du Kosovo, est séparée en deux par la rivière Ibar. D’un côté y vivent les Serbes, de l’autre, les Albanais. A l’occasion d’une résidence artistique, Yaela Gottlieb, cinéaste péruvienne d’origine roumaine, y compose un essai autour de la séparation. Des détails du paysage glanés au cours de balades solitaires et des sons cueillis aux coins de la ville esquissent la géographie du lieu et ses fractures historico-politiques. Des notes tirées d’un journal intime écrites dans un curieux mélange d’espagnol et d’anglais parsèment l’image et trament sa propre histoire à la géopolitique locale. Installée en Allemagne depuis peu et séparée de son partenaire, la cinéaste trouve des échos de son identité multiple et de sa récente rupture dans cette ville, devenue archétype de la division ethnique. De part et d’autre de la rivière, les symboles changent, les versions de l’histoire divergent. Au nord, une croix ; au sud, le chant d’un muezzin. Entre les deux, un pont, que personne n’emprunte, à part les forces de sécurité de l’OTAN et la cinéaste curieuse, caméra numérique dans une main, mini DV dans l’autre. Face aux questionnements qui animent sa mélancolie, une certitude apparaît : le sud est séparé du nord. Une autre, implicite : le sud, c’est aussi le Sud global dont elle est issue, séparé du Nord, où elle s’est installée depuis peu. À travers l’opération de transposition, I couldn’t draw you a map fait de Mitrovica le cadre dans lequel résonnent toutes les notes de la partition : émotionnelle, identitaire, territoriale. De cette cartographie impossible, le cinéma offre une esquisse possible : un même plan, filmé deux fois.
Louise Martin Papasian
