Le film s’ouvre dans une forêt de hêtres de la vallée du Çukurova, au sud-est de la Turquie, là où les Monts Taurus et Amanus se rencontrent. Dilşad Aladağ, artiste chercheuse et petite-fille de bergers originaires de cette région, se penche sur l’histoire des modes de vie pastoraux et de leur disparition progressive suite aux politiques de sédentarisation forcée menées au milieu du XIXème siècle. Avec trois générations de pasteurs locaux, elle part sur les traces des itinéraires de migration saisonnière des éleveurs nomades, documentés pour la première fois en 1957 par une ethnologue allemande. Suivant le mouvement des troupeaux, la marche devient méthode d’appréhension du territoire pour la réalisatrice qui apparaît dans le cadre, micro enregistreur dans une main, appareil photo autour du cou, observant, questionnant et écoutant avec attention la parole de ceux qui perpétuent la connaissance des savoirs ancestraux. Tandis que le petit groupe sillonne les chemins dans de longues séquences filmées en plan large, de courts paragraphes, justifiés au centre de l’image, posent des notes de terrain ainsi que des jalons historiques du capitalisme agraire. Le film avance ainsi au rythme de la traversée, interrompue à plusieurs reprises par des immersions dans le passé de la région. Photographies en noir et blanc, film de fiction, actualités d’Etat en racontent les transformations au gré de la construction d’infrastructures imposées par le pouvoir central. Film-livre, correspondance imaginaire, étude de terrain teintée d’une douce gravité, As the spring arrives, water recalls the nomads, compose, dans l’agencement de matières hétéroclites, une cartographie critique d’un territoire en mutation, à l’écart des récits nationalistes dominants. Et comme cette eau qui, avant d’être canalisée par l’Etat, rappelait les nomades au printemps, Dilşad Aladağ, rappelle la mémoire silencieuse d’un monde, à travers les vies de celles et ceux qui continuent tant bien que mal de le traverser.
Louise Martin Papasian
