Chicken Soup, Chicken Soup

Caroline Milcent

France, 2026, Couleur, 66’

Première Mondiale

Les Etats-Unis s’apprêtent à élire Trump de nouveau et Lili, jeune femme impétueuse et fauchée, brillamment interprétée par Louise Leroy, vit de petits boulots à New York et vient de se faire larguer par Seth. Après une ouverture in media res drôlement efficace, une séquence truculente met en scène le groupe d’amies de Lili dans un débat absurde sur le fait d’enlever ou non ses chaussures chez soi et chez les autres. Lili, et c’est là le motif de rupture avec son petit ami, tient à les garder même dans la salle de bain, au grand dam de ses amies anglo-saxonnes. Les dialogues sont vifs, manient joyeusement les clichés et donnent le ton de cette comédie corrosive menée tambour battant. Chicken Soup, premier film épatant de Caroline Milcent, sait forcer le trait tout en finesse. Après une première partie qui enchaîne les situations sociales à potentiel burlesque, Lili - qui porte le même nom que la chienne de la famille dont elle garde les enfants -  se voit approchée par deux flics tandis qu’elle balade la marmaille. Tout bascule quand, après quelques échanges badins, ces derniers lui demandent la fameuse green card qu’elle ne peut présenter. En situation irrégulière, la jeune femme se voit embarquée dans un périple où le comique de situation que sécrète le film rejoint l’absurdité d’un système migratoire inique et insensé. Si le film ne délaisse jamais une forme de tendresse, il ne tombe pas dans le drame social. On ne s’inquiète jamais tout à fait pour Lili :  Chicken Soup joue aussi des privilèges que lui confèrent sa nationalité – le film est au passage un pied de nez à une France qui se croit encore le centre du monde –, sa jeunesse et son origine sociale, qui la protègent. Mais on rit jaune. Pas de «good cop» ici. Ils ne sont même pas patibulaires. Simplement médiocres, plus intéressés par leurs donuts que par leur travail, accomplissant sans états d’âme des procédures humiliantes et sans queue ni tête. Ça se termine bien pour Lili. Mais en sous-texte, on le sait, voilà qui aurait pu très mal tourner. 

Claire Lasolle

Entretien

Caroline Milcent

Pourquoi avoir tourné votre premier long métrage, Chicken Soup, aux États-Unis pendant les élections présidentielles américaines de novembre 2024 ?

J’avais prévu d’aller en vacances à New York avec une amie, mais le projet est tombé à l’eau. Le désir de cette ville est resté, j’ai écrit un scénario qui se passait là-bas en me nourrissant de mes expériences de baby-sitter et en y intégrant les déboires d’une amie avec l’administration américaine. Au départ, les élections n’étaient pas dans le scénario. En calculant le temps nécessaire à la préparation du film, le tournage est tombé en novembre 2024. Avec ce qui arrive aux personnages, il y avait une certaine cohérence à faire résonner leur histoire avec le réel, et de fixer ce moment.

Qu’est-ce qui vous a intéressée dans l’histoire et le personnage de Lili ?

Avec le personnage de Lili, j’avais envie de proposer un portrait de jeune femme occidentale, de son époque, et représentative d’une jeunesse désorientée, mais aussi privilégiée. Évidemment, le personnage de Lili est très inspiré de mon histoire personnelle, de mes petits boulots et de mes galères. Je m’interrogeais sur la quête de sens et la quête de soi à travers le voyage, qui est très répandue chez les jeunes occidentaux. En miroir, ça m’a fait poser la question des autres types de migrations. Ce qui me touche dans son personnage, c’est son ambivalence, sa complexité. Elle est dans une quête d’épanouissement personnel et elle se retrouve confrontée à une réalité collective. C’est sa fragilité, sa vulnérabilité qui à la fois m’intéresse et que je voulais mettre en perspective.

Pourquoi avoir choisi pour ce rôle Louise Leroy et comment l’avez-vous dirigée ? 

Il fallait que je trouve une comédienne française avant mon départ à New York et dans un temps assez court. Dans cette contrainte de temps, les prérequis pour le rôle, au-delà même du jeu, étaient : parler anglais et avoir un passeport valide. J’ai rencontré plusieurs actrices, puis j’ai vu Louise dans un film de Claude Schmitz (L’Autre Laurens) dont j’aime beaucoup le travail. Elle m’avait impressionnée par sa spontanéité. On s’est rencontrées, Louise n’était pas la plus bilingue, mais ça a été une évidence pour moi qu’elle jouerait Lili. Le texte était très écrit et je tenais aux répliques au mot près. On a d’abord étudié le texte en français pour travailler toutes les émotions et les enjeux des scènes, puis Louise s’est mise à l’anglais et elle a réussi en deux mois à porter le rôle.

Chicken Soup mélange différentes tonalités passant du comique à la tragédie.

Oui, dès le début j’avais envie que l’absurde puisse se transformer en drame et inversement, que les émotions soient sans cesse remodelées. Pour la couverture de mon scénario, j’avais choisi une image de Gena Rowlands dans Une femme sous influence. J’étais inspirée par ce type de films où une scène très drôle devient soudain hyper dramatique et où, dans la tragédie, opère l’amour, la joie.

Le film se divise en deux mouvements distincts qui trouvent écho dans les choix de mise en scène.

J’avais envie de faire un film qui commence vraiment comme une chronique, où on ne sait pas où va le personnage, ni pourquoi on le suit, puis de casser ce rythme et d’aller vers une sorte de thriller, où après avoir suivi le personnage, on lui force la main. C’est surtout le ton et le genre qui évoluent.

Comment se sont passés la production et le tournage à New York ?

À ce moment-là, j’étais déboussolée par la difficulté de convaincre une production et submergée par un chagrin d’amour, j’ai ressenti une vraie nécessité de tourner ce film. J’ai rencontré quelques réalisateurs qui avaient fait un film là-bas, dont Armel Hostiou. J’ai écouté ses conseils et je suis partie tourner mon film à ma manière. Je n’avais jamais mis un pied à New York, j’ai pris des billets et suis arrivée six semaines avant le tournage, pour aller chercher les décors et réunir un casting. Raphaël Vandenbussche à l’image, Charlie Cabocel au son, et Louise Leroy dans le rôle principal m’y ont rejoint pour un tournage de deux semaines. J’avais réussi à collecter un petit budget de douze mille euros. Chacun est aussi venu avec son matériel, de quoi tourner simplement, car on n’avait pas d’autre équipe sur place. Pour le casting, j’ai rencontré des réalisateurs new-yorkais, dont Onur Tukel, qui m’a invité à ses projections, où j’ai pu rencontrer ses acteurs. D’autres comédiens étaient des amis de mes colocataires, des poètes, des musiciens. Et puis il y a eu la rencontre magique avec l’actrice des frères Safdie, Eleonore Hendricks. Elle a accepté d’interpréter le rôle de la mère, et est devenue une amie. C’est comme ça que le film s’est fabriqué, sans argent, sans autorisation, sans production.

Est-ce que vous vous êtes documentée pour les séquences avec la police ? 

Tout est parti de l’aventure de la petite sœur d’une amie qui a vécu une expérience similaire en allant travailler comme fille au pair à Seattle en 2015. Elle partait naïvement apprendre l’anglais, mais a été rattrapée par une réalité administrative kafkaïenne dès son arrivée aux douanes américaines à l’aéroport. Toutes les séquences avec la police du film sont nourries par son expérience à elle, puis adaptées avec des scènes burlesques qui tirent le film vers la fable politique.

Le montage, qui a nécessité plusieurs interventions, a-t-il été complexe ?

Comme Chicken Soup repose sur un twist au milieu du film, le montage devait garder la structure du scénario. Sur cette partie-là, il n’y a pas eu de grandes difficultés. Le processus qui nous a pris le plus de temps, c’était de trouver le rythme de la comédie et le bon rapport au personnage de Lili. Avec Louise Leroy, on a construit au tournage un personnage assez abrupt et peu souriant, à l’encontre des personnages féminins habituels. L’enjeu au montage était de garder cette caractérisation, tout en permettant de trouver de la connexion avec elle. On a donc monté plusieurs semaines avec Janina Casciano, qui a dû partir sur un autre projet sur lequel elle s’était engagée. Puis est arrivé Garance Zipper qui a trouvé la forme finale du film.

Comment avez-vous envisagé la dimension politique du film ?

Pendant la préparation du film, je me suis rapprochée de militants du parti démocrate à New York. On voulait au tournage capter les manifestations, les espoirs et les peurs, mais la ville a accueilli les résultats avec une forme de sidération. Certains acteurs du film étaient aussi très concernés par l’intrigue. Ils avaient peur, en tant que non-américains, de vivre la même expérience que Lili dans le film. Aujourd’hui, avec la politique migratoire américaine et l’ICE, leurs témoignages résonnent d’autant plus fortement. Dans le film, cela se présente comme une prémonition, un avant-goût des bouleversements anti-immigration et idéologiques incarnés par Donald Trump.

Comment interpréter le titre du film, Chicken Soup ?

Pendant la préparation à New York, j’ai eu des moments difficiles où je pensais que je n’arriverai pas à tourner, avec encore de l’argent à trouver, tous les décors, le casting. Mon colocataire sur place nous a préparé cette soupe, à un autre colocataire et moi, pour nous réconforter, et c’est le meilleur repas que j’ai mangé en deux mois là-bas ! Après ça, le titre fait référence aussi à la flopée de policiers qu’on voit se succéder dans le film. Et le dernier repas des prisonniers éconduits.

Propos recueillis par Olivier Pierre

Fiche technique

  • Scénario :
    Caroline Milcent
  • Image :
    Raphaël Vandenbussche
  • Montage :
    Janina Casciano, Garance Zipper, Antoine Lutz
  • Musique :
    Julien Pitaud
  • Son :
    Charlie Cabocel, Philippe Garnier
  • Avec :
    Louise Leroy
  • Production :
    Julie Salvador (Christmas in July), Ludovic De Sousa (Mandibule Production)
  • Contact :
    Louise Roque-Genest (Christmas in July)